Accord RDC–États-Unis : quels minerais le Congo s’apprête-t-il à livrer ? (Décryptage de l’interview de Patrick MUYAYA sur RFI)

Le 27 juin 2025 à Washington, la République démocratique du Congo a signé un accord de paix stratégique avec les États-Unis. Officiellement, il s’agit d’un partenariat global, sécuritaire et économique. Mais en coulisses, une question demeure : quels minerais stratégiques le Congo devra-t-il réellement livrer à l’Amérique ?
Ce matin sur RFI, dans l’émission Invité Afrique, le porte-parole du gouvernement congolais, Patrick Muyaya, était interrogé par Sidy Yansané. Derrière les réponses mesurées, se dessine une nouvelle géopolitique des ressources.
Le corridor de Lobito : la nouvelle route vers l’Amérique
Tout commence par une infrastructure clé : le corridor de Lobito.
Ce projet ferroviaire et logistique stratégique relie les mines congolaises à l’océan Atlantique via l’Angola. Il est soutenu activement par Washington.
Sidy Yansané pose la question :
« Parlons un peu de l’économie, Monsieur le Ministre, le corridor de Lobito très stratégique pour l’Angola, pour le Congo, et aussi pour les Américains qui poussent pour que ce corridor se mette en place le plus rapidement possible. La RDC a commencé depuis quelques jours à envoyer quelques minerais, notamment du cuivre, 100 000 tonnes de cuivre. Qu’est-ce qui reste effectivement du côté de la RDC pour que ce corridor soit effectif ? »
Patrick Muyaya répond :
« Du point de vue administratif tout est en place, il y a eu une dernière réunion la semaine dernière à Luanda, à laquelle le ministre des Finances a pris part. Ce projet c’est un game changer. Il ne s’agit pas seulement de la route ou du rail, ça vient avec la fibre optique. Je crois que du côté de la République démocratique du Congo nous faisons notre part pour donner vie effectivement à ce projet, qui permettra d’évacuer les ressources à travers l’océan Atlantique pour se connecter et être livré en Amérique. Donc c’est un projet sur lequel nous tenons beaucoup et qui fait partie de nos lignes prioritaires. »
Le message est clair : le corridor n’est pas une simple voie ferrée. C’est une autoroute minérale vers les États-Unis.
Et déjà, les premières cargaisons partent.
100 000 tonnes de cuivre… et après ?
La Gécamines, via un partenariat avec l’entreprise américaine Mercuria, a déjà livré 100 000 tonnes de cuivre.
Un premier geste concret. Mais ce n’est qu’un début.
Car l’accord signé à Washington ne porte pas uniquement sur des infrastructures. Il inclut une dimension stratégique beaucoup plus sensible : les minerais critiques.
La liste secrète des réserves stratégiques
Sidy Yansané insiste :
« Nous pouvons savoir quels sont les sites miniers en RDC et les minerais qui sont plus concernés par l’accord signé avec les États-Unis ? »
Patrick Muyaya répond prudemment :
« Le président n’avait pas pris part au sommet sur les critical minerals, c’est plutôt le ministre des Mines. Ce que je sais, et si vous lisez l’accord, nous avions prévu, nous RDC, de donner à la partie américaine une liste des réserves d’actifs stratégiques. Le partenariat RDC–États-Unis ne concerne pas que les minerais, même si c’est principalement cela. Les minerais stratégiques, ce sont les minerais indispensables pour l’industrie, notamment militaire américaine : on a le coltan, on a le cuivre, on a le cobalt. Je ne saurais pas vous faire le tableau de tous les minerais. »
Une liste des réserves stratégiques a donc été transmise à Washington.
Mais elle n’est pas publique.
Et c’est là que le suspense commence.
Quels minerais intéressent vraiment les États-Unis ?
Relancé sur l’identité précise des minerais visés, Patrick Muyaya nuance :
« Lorsqu’on parle des minerais critiques, c’est connu : il s’agit du cobalt pour les véhicules électriques, du lithium, du cuivre. Mais il faut faire la nuance entre les minerais critiques et la liste des réserves stratégiques que nous avons partagée à la partie américaine. Il fallait lister un certain nombre de projets pour leur permettre d’investir. »
Autrement dit :
Il y a ce qui est connu…
Et il y a ce qui a été discrètement négocié.
Le cobalt : dont la RDC détient plus de 70 % des réserves mondiales.
Le cuivre : indispensable aux infrastructures énergétiques.
Le lithium : clé de la transition électrique.
Le coltan : crucial pour l’électronique et la défense.
Mais la liste complète reste confidentielle.
Des milliards déjà en jeu
Patrick Muyaya évoque également d’autres mouvements stratégiques :
• Une discussion avancée entre Glencore, producteur majeur de cobalt en RDC, et une entreprise américaine — probablement Orion — pour un rachat estimé à 9 milliards de dollars.
• De futurs partenariats autour du zinc.
• La montée en puissance du cuivre déjà exporté.
« La République démocratique du Congo constitue véritablement la réponse au besoin du marché américain pour ce qui concerne les minerais stratégiques. »
Une phrase lourde de sens.
La RDC ne se présente plus seulement comme un pays riche en ressources.
Elle se positionne comme la solution stratégique aux besoins industriels et militaires américains
Accord de paix… ou pacte minier ?
L’accord signé le 27 juin 2025 était présenté comme un accord de paix et de coopération.
Mais derrière la diplomatie, la réalité géopolitique est limpide :
• Les États-Unis cherchent à sécuriser leurs approvisionnements face à la Chine.
• La RDC cherche des investissements, des infrastructures et un soutien politique.
• Le corridor de Lobito devient l’axe central de cette nouvelle alliance.
La question qui demeure :
Jusqu’où ira la liste des réserves stratégiques ?
Le cobalt et le cuivre ne font guère de doute.
Le lithium est probable.
Le coltan est stratégique pour la défense.
Mais d’autres minerais pourraient être concernés.
Et pour l’instant, cette liste reste hors du regard public.
Une nouvelle ère pour la RDC
Ce qui est certain, c’est que le Congo entre dans une nouvelle phase de son histoire économique.
Les cargaisons partent déjà.
Les milliards se négocient.
Les infrastructures se construisent.
Et Washington regarde désormais Kinshasa comme un partenaire clé.
Reste à savoir si cet accord sera un levier de développement durable pour la RDC…
Ou le début d’une nouvelle dépendance stratégique.
Le suspense demeure.
